Le Mémorial Arménien De Montpellier

Introduction

Les monuments consacrés aux victimes arméniennes du génocide de 1915 s’inscrivent dans un contexte historique et politique particulier. Ignorer ce contexte empêche de comprendre pleinement leur signification. Contrairement à d’autres génocides du 20 ᵉ siècle  comme la Shoah, le génocide des Tutsis au Rwanda ou celui perpétré par les Khmers rouges au Cambodge le génocide des Arméniens n’a jamais fait l’objet d’un véritable processus judiciaire international ni d’une reconnaissance officielle par l’État responsable.
Cette absence de reconnaissance a conduit à une situation singulière : non seulement les responsables n’ont pas été condamnés, mais certains sont encore honorés dans la mémoire nationale turque. Cette situation nourrit ce que certains historiens qualifient de « second génocide », celui de la mémoire, entretenu par un négationnisme d’État.
Dans ce contexte, les monuments commémoratifs consacrés aux victimes du génocide arménien ne peuvent être considérés uniquement comme des lieux de mémoire. Ils portent aussi une dimension revendicative et politique.

I. Contexte historique et politique de la mémoire du génocide arménien

1. Un génocide sans jugement ni reconnaissance

Parmi les grands génocides du XXᵉ siècle, celui des Arméniens demeure le seul qui n’ait jamais été jugé par une juridiction internationale ni reconnu par les responsables politiques de l’État concerné.
Alors que l’Allemagne a reconnu et jugé les crimes nazis après la Seconde Guerre mondiale, et que des tribunaux internationaux ont été créés pour juger les crimes commis au Rwanda et au Cambodge, le génocide arménien n’a jamais fait l’objet d’un tel processus. En Turquie, certains dirigeants Jeunes-Turcs responsables des massacres sont encore honorés comme des héros nationaux.
Cette situation alimente un profond sentiment d’injustice parmi les Arméniens et leurs descendants.

2. La politisation progressive de la mémoire

Pendant plusieurs décennies, la commémoration du génocide resta essentiellement religieuse et communautaire dans les pays d’accueil de la diaspora.
Un tournant important intervient en 1965, lorsque la première grande manifestation publique a lieu à Erevan, alors sous domination soviétique. Deux ans plus tard, en 1967, l’Union soviétique autorise la construction du mémorial de Tsitsernakaberd.
Depuis, chaque 24 avril - date symbolique du début du génocide en 1915 - des centaines de milliers de personnes se rendent sur ce site pour commémorer les victimes et réclamer justice.

3. Radicalisation et violences politiques

Face au blocage du processus de reconnaissance internationale, certains militants arméniens optèrent pour la lutte armée dans les années 1970-1980.
Des diplomates turcs furent ciblés par des organisations comme l’ASALA (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie), notamment après l’assassinat de deux diplomates turcs à Los Angeles en 1973 par Kourken Yanikian.
Cette période de violence culmina avec plusieurs attentats, dont celui de l’aéroport d’Orly en 1983, qui fit huit morts.
Dans ce contexte tendu, chaque commémoration du 24 avril devenait un événement politiquement sensible, notamment en France où réside une importante diaspora arménienne.

II. La genèse du mémorial de Montpellier

1. Un contexte local favorable

En 1977, Georges Frêche devient maire de Montpellier. Sous son mandat, la ville connaît une forte expansion et de nombreuses communautés cherchent à accroître leur visibilité dans l’espace public.
À cette époque, la communauté arménienne locale reste modeste: une cinquantaine de familles environ dans la région.
En 1983, à l’occasion d’une rencontre avec le maire, l’idée d’ériger un mémorial arménien sur l’espace public est évoquée. Malgré les risques politiques et diplomatiques évidents - notamment des protestations turques et un possible veto de l’État français - Georges Frêche accepte le principe du projet.

2. La création de l’association Arménie Vivante

Afin de porter le projet et de collecter des fonds sans compromettre l’Amicale Arménienne de Montpellier, une nouvelle association est créée en 1983 : Arménie Vivante.
Cette structure devait permettre de financer le mémorial exclusivement par des dons privés, sans aide publique.

III. Les difficultés de réalisation

1. Le financement

Au départ, le projet suscite scepticisme et inquiétude. Certains craignent d’être assimilés au terrorisme arménien alors très médiatisé.
La solution adoptée consiste à graver sur le monument les noms des victimes du génocide, comme sur les monuments aux morts français. Les familles peuvent faire inscrire leurs proches en échange d’une participation financière.
Grâce à un vaste travail de correspondance réalisé à partir des annuaires téléphoniques, environ 10 000 lettres sont envoyées. Près de 2 000 dons sont recueillis, permettant de rassembler l’équivalent d’environ 80 000 euros.

2. Le choix du lieu

L’objectif était d’installer le monument dans un lieu très fréquenté afin d’assurer sa visibilité.
Après plusieurs obstacles administratifs, un terrain situé à la limite du Jardin de l’Esplanade est identifié. Grâce à une particularité cadastrale, le permis de construire dépendait directement du maire, permettant ainsi d’éviter un veto de l’État.
Un bail emphytéotique de 99 ans est également obtenu afin de garantir la pérennité du mémorial.

3. Le projet architectural

Le choix architectural s’avère particulièrement difficile.
Un premier projet contemporain est rejeté, notamment pour des raisons politiques et communautaires. Finalement, l’architecte marseillais d’origine arménienne Édouard Sarxian est retenu.
Le monument s’inspire du mémorial d’Erevan mais dans une version réduite. La priorité reste l’inscription politique gravée dans la pierre.

4. La gravure et les derniers obstacles

Le tailleur de pierre Christian Pinatel accepte de réaliser la gravure des noms en alphabet arménien.
Quelques jours avant l’inauguration, craignant d’éventuelles représailles, il hésite à graver l’inscription accusant la Turquie. Celle-ci sera finalement réalisée discrètement et posée sur le monument la veille de l’inauguration.

IV. L’inauguration du mémorial (16 février 1986)

1. Un calendrier politique délicat

L’inauguration est programmée juste avant les élections législatives de mars 1986, qui doivent amener une alternance politique. Les organisateurs craignent qu’un futur gouvernement hostile au projet ne bloque la cérémonie.
La manifestation est finalement autorisée in extremis par la préfecture.

2. Le choix symbolique de Mélinée Manouchian

Plutôt que de confier l’inauguration à une autorité religieuse ou à une personnalité arménienne célèbre, le choix se porte sur Mélinée Manouchian, veuve de Missak Manouchian, chef du groupe de résistants FTP-MOI immortalisé par l’Affiche Rouge.
Son parcours incarne à la fois la mémoire du génocide arménien et celle de la Résistance antifasciste, donnant à la cérémonie une portée universelle.

Environ mille personnes participent à la cérémonie, dont des survivants du génocide et d’anciens résistants (Simon Rajman, Diran Voskeritchian).

V. Les usages et significations du mémorial

1. Une sépulture symbolique

Une urne contenant les cendres d’un ancien combattant arménien, Hratch Sultanian, est discrètement enterrée sous la dalle principale du monument.

2. Un lieu de mémoire intime

Le mémorial devient parfois un lieu de libération de la parole pour les survivants du génocide ou leurs descendants, certains racontant pour la première fois leur histoire devant les noms gravés dans la pierre.

3. Un repère politique et identitaire

Au fil des années, le mémorial est devenu un point de rassemblement pour les Arméniens de la région, mais aussi pour d’autres populations partageant des revendications similaires, notamment lors de manifestations politiques liées au conflit du Haut-Karabagh.

Conclusion
Le mémorial arménien de Montpellier ne peut être réduit à la définition classique du « lieu de mémoire » proposée par l’historien Pierre Nora.

Contrairement aux monuments consacrés à des événements historiques clos, ce mémorial s’inscrit dans un conflit mémoriel toujours actif. Les victimes appartiennent au passé, mais la revendication de justice demeure présente.

Ainsi, le mémorial de Montpellier est à la fois :

• un lieu de mémoire pour les victimes du génocide,
• un espace de revendication politique,
• et un repère identitaire pour la diaspora arménienne.

Le matériel a été fourni par le co-initiateur du monument et cofondateur de l’association Arménie Vivante, Monsieur Jean-Paul Tahmazian